L'art du tissage à Fès


Selon les historiens des textiles, les plus vieux spécimens de lampas marocains qui aient été conservés et qui sont connus à ce jour datent du XVIe siècle. Cependant, il est vraisemblable, et même probable, que le tissage façonné du lampas, sur métier à la tire, ait existé à Fès dès le XIVe siècle. Ainsi, à l'époque des Mérinides, le diplomate, historien et philosophe Ibn Khaldoun (1332-1406), qui vécut à Fès de 1354 à 1362, décrit dans ses célèbres Prolégomènes l'existence dans la ville (qui était alors la capitale du Maroc) de prospères ateliers de tissage placés sous patronage royal. Il explique que les tisserands de ces ateliers étaient capables d'intégrer le nom des souverains ou certains signes "dans l'étoffe même des vêtements", autrement dit qu'ils produisaient des tissus façonnés. Ibn Khaldoun ajoute que "cela s'exécute par l'habileté des ouvriers, qui savent d'avance où il convient d'introduire ces fils dans le tissage même de l'étoffe", ce qui laisse penser que les métiers à tisser utilisés étaient déjà des métiers à la tire.

  

Aux dires d'Ibn Khaldoun, cette technique de tissage aurait été importée au Maroc depuis l'Espagne, à l'époque de la dynastie d'Ibn Al-Ahmar, soit au XIIIe siècle (Ibn Al-Ahmar est le fondateur du Royaume de Grenade en 1232). Cette affirmation est corroborée par l'observation des tissus eux-mêmes. Nulle tradition tisserande n'est en effet plus proche de celle de Fès que celle des Nasrides (dynastie contemporaine des Mérinides, qui règna sur Grenade du XIIIe au XVe siècles et qui y édifia la fameuse Alhambra): les somptueux lampas nasrides (rideaux de cérémonie, tuniques) présentent de grandes similitudes quant à leurs motifs et compositions avec les lampas du Maroc des siècles ultérieurs (XVIe siècle et suivants).

  

 

Pour une introduction à l'art textile dans l'Espagne médiévale, rendez-vous sur le site de Annie Cicatelli

       

Lampas de soie, Grenade, XIVe siècle (dynastie nasride)

Source: the Metropolitan Museum of Art

 

A la chute de la dynastie nasride, le déplacement massif d'artisans fuyant l'Andalousie « reconquise » donna un nouvel élan à la production textile du Maroc septentrional: sitôt après la prise de Grenade, en 1492, nombreux furent les tisserands andalous venus s'installer en terre d'Islam, notamment à Fès qui, dès lors, devint le sanctuaire où se perpétua la tradition des lampas (en l'occurrence des lampas lancés).

   

 

Ceintures de Fès

  

 

Jusqu'à la fin du XIXe siècle, les lampas tissés à Fès étaient principalement utilisés en tant que ceintures (hzoumsg. hzam) de femme. Ces ceintures faisaient partie de la tenue quotidienne des femmes de la bourgeoisie: lors de son séjour à Fès, en avril 1889, Pierre Loti se plut à observer à la dérobée, le soir, les visites que se rendaient ses voisines sur leurs terrasses, vêtues de tuniques de soie que resserraient "de hautes ceintures en soie lamée d'or, raides comme des bandes de carton, (qui) soutienn(ai)ent leurs gorges".

  

Aujourd'hui connues sous l'appellation « ceintures de Fès », ces larges et longues ceintures (que les femmes portaient pliées en deux dans le sens de la longueur et enroulées autour de la taille sur plusieurs tours) n'ont pas d'équivalent dans l'histoire du costume mondial, hormis au Japon, dont les obi sont assez comparables. Elles témoignent de la formidable créativité et du remarquable savoir-faire des tisserands d'alors.

Chef d'œuvre textiles, il s'agit de remarquables pièces de collection, au décor polychrome chatoyant, où l'on reconnaît des influences stylistiques diverses, arabo-andalouses bien sûr (épis, écussons, polygones étoilés, merlons) mais aussi orientales (palmettes, fleurons), ottomanes (croissants), voire asiatiques et européennes - de France et d'Italie (cartouches à pans coupés). Leur composition, tout à fait unique, décline également un répertoire typiquement marocain (chaires à prêcher, motifs floraux et végétaux très stylisés), comme en témoigne la photo ci-dessous.

 

Détail d'une ceinture de Fès (chaires à prêcher)

 

On peut aujourd'hui admirer les ceintures de Fès chez des particuliers (collections privées) et des antiquaires, dans de prestigieuses ventes aux enchères (notamment en Europe ou aux Etats-Unis), ainsi que dans des musées. Citons notamment les collections de l'Indianapolis Museum of Art, la section des textiles islamiques de la Fondation Abegg-Stiftung qui contient treize ceintures de Fès exceptionnelles (visiter le site de la Fondation ici) et les réserves du Musée du Quai Branly, à Paris, qui en préservent 56 autres (entières ou fragmentaires) provenant du Musée national des Arts d'Afrique et d'Océanie (section Maghreb) et du Musée de l'Homme (section Afrique du Nord et Proche-Orient). Seules deux d'entre ces 56 ceintures sont actuellement exposées dans les salles ouvertes au public, mais vous pouvez découvrir les autres sur le site du Musée du Quai Branly en tapant "Lampas Fès" dans le champ "Saisir la recherche". 

 


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04-04-2009 | 1152 vues

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